Le billet original d’Omar Moualleum a été publié sur le site Web de Travel Alberta.

 

Accroché à une poignée de cuir dans un tramway orné de boiseries, Dan Rose descend ses lunettes de soleil et s’étire le cou pour admirer les verts vifs qui teintent la vallée de la rivière Saskatchewan Nord. « C’est de loin la plus belle vue en ville », dit le jeune homme de 28 ans au moment où nous traversons le niveau supérieur du pont High Level, qui relie le centre-ville d’Edmonton et le quartier d’Old Strathcona – une ville rivale avant sa fusion avec la capitale albertaine en 1912.

 

Dan, un expert en patrimoine, m’explique qu’on se trouve dans une reproduction du tramway de banlieue qui a voyagé sur le pont jusqu’en 1951 (le conducteur porte même l’habit et le chapeau d’époque).

 

« Dans les tempêtes d’hiver, le tramway se balançait. Le conducteur devait sortir sur les rails avec un énorme bâton pour replacer le crochet sur le câble électrique. » Aujourd’hui, le tramway sert principalement d’attraction touristique estivale, sa destination étant un quartier animé qui se réinvente génération après génération.

Une architecture de style édouardien

 

De ville fruste en plein essor à simple rue principale dans la première moitié du siècle dernier, Strathcona est devenu un miniquartier bohème puis un mégaquartier de bars dans sa seconde moitié. Les années 2010 ont marqué le début d’une nouvelle ère : « Strathcona n’a jamais été aussi raffiné », mentionne Dan en ouvrant les portes de style colonial espagnol du El Cortez.

L’intérieur du restaurant mexicain semble tout droit sorti d’un vidéoclip. Pas surprenant : le propriétaire, nul autre que le cinéaste accompli Michael Maxxis, a embauché des artistes et des concepteurs de Los Angeles pour la création du décor hyperstimulant. Des endroits du genre n’existaient pas il y a 10 ans, quand Dan étudiait l’histoire à l’Université de l’Alberta, tout près, et se plongeait dans la débauche de l’ère des boîtes de nuit, qui a atteint son apogée en 2006 avec une émeute d’amateurs de hockey sur l’avenue Whyte, l’artère principale.

« C’est indéniable qu’un vent de qualité souffle de nouveau sur l’avenue Whyte », souligne Dan avant d’engloutir un taco de porc braisé à la cannelle. Il parle notamment du Have Mercy, un établissement frère à l’étage qui sert des plats réconfortants du sud des États-Unis – en version raffinée –, comme les travers de porc avec maïs moulu. Dans les environs se trouvent aussi le Dorinku (un pub façon Tokyo), le NongBu (un resto coréen avec des plats à partager sucrés et délicieusement collants qu’agrémente une projection de films asiatiques en noir et blanc) et le MEAT, qui propose la meilleure cuisine fumée sur le barbecue (et le meilleur bourbon) en ville. Presque tous sont situés dans des bâtiments en brique de style édouardien que la Ville d’Edmonton est passée à un cheveu de démolir pour construire une autoroute dans les années 1970.

Pendant que nous passons sous l’une des grandes portes du marché fermier d’Old Strathcona, aménagé dans une gare d’autobus rénovée, Dan explique que des militants se sont battus contre les urbanistes pour créer ce marché afin d’attirer les gens dans un coin de la ville où du verre et des détritus jonchaient l’entrée de commerces de prêt sur gage. « Tout le développement était axé sur le centre-ville, alors l’Old Strathcona était pratiquement oublié. »

 

Peu de temps après, le réputé Festival international de théâtre marginal d’Edmonton s’installait autour du marché et diffusait la culture sur l’avenue Whyte. On y trouve également aujourd’hui des boutiques de vêtements rétro soigneusement choisis et des magasins d’antiquités kitsch comme le Junque Cellar.

 

Trimballant un sac de biscuits-gaufres farcis de crème au citron du Cookie Crumbs, au marché, Dan m’amène à l’un de ses endroits préférés, le Barber Ha. Ça tombe bien : le salon de coiffure accepte des clients sans rendez-vous le samedi, et Dan a besoin qu’on lui rafraîchisse la coupe. Il s’installe devant Brandi Strauss, sa coiffeuse habituelle, qui avec sa coupe courte punk et ses tatouages épars est tout à fait à sa place dans le décor minimaliste mais artistique du salon à 10 places, où l’ambiance cacophonique combine badinage et rap des années 1990.

 

Dan raconte que la première fois où il est entré au Barber Ha, il a été stupéfait de tomber sur un concert – Brandi était d’ailleurs des musiciens. « Ici, ça va bien au-delà de la coupe de cheveux. »

 

« Tout à fait, ajoute Brandi. On a vraiment une ambiance de quartier. »

 

Un coucou aux chats d’un café et une bonne bière artisanale dans un bâtiment historique

En chemin vers les coins les plus animés du quartier, à l’ouest, nous ne pouvons résister à la tentation d’aller nous mettre le museau dans son plus récent ajout : le Cat Cafe on Whyte. Après un topo sur les règles (interdiction de prendre les minous ou de leur donner autre chose que de la nourriture pour chats) de la patronne, Destiny MacDonald (une ancienne toiletteuse pour chiens convertie en ailurophile), nous entrons dans un salon digne d’un appartement luxueux. Dix chats adultes sautillent, trottent et roupillent (évidemment) sur des meubles chics au-dessus desquels sont accrochées des peintures originales de matous, pendant qu’une douzaine d’humains sirotent du thé aux perles tout en protégeant leurs pâtisseries des petites bouches félines. « C’est le genre d’endroit qu’on aime », dit une cliente du coin, avant d’ajouter que le café félin n’a rien à envier à ceux que sa famille a visités en Europe, au Moyen-Orient et en Asie.

 

Peu de temps après, nous sommes sur une immense terrasse de bar à entrechoquer nos pintes de Blindman et de Troubled Monk, d’excellentes bières albertaines. Et j’ai droit à une autre leçon d’histoire : « C’est ici que tout a commencé », raconte Dan en indiquant les murs de brique du MKT, qui peut accueillir mille clients et propose plus de cent bières. « C’était le terminus le plus au nord du chemin de fer du Canadien Pacifique. Comme dans tout véritable boom d’urbanisation, les gens débarquaient ici, et du jour au lendemain, on voyait apparaître le premier ci ou le premier ça : le premier saloon, le premier hôtel, le premier commerce sous tente. C’est de cette gare que l’Alberta expédiait ses abondantes récoltes. »

 

Nos verres terminés, nous nous frayons un chemin sur l’avenue Whyte, à travers la foule compacte et les chiots haletant sous le soleil des Prairies et lapant l’eau des bols sur le trottoir. Nous passons devant le Workhall (la boutique de marque où la designer Nicole Campre vend ses robes minimalistes à la coupe asymétrique), la boutique de streetwear Foosh et d’autres boutiques destinées aux jeunes adultes, puis nous entrons dans une zone de construction où deux tours résidentielles de taille moyenne commencent tout juste à s’élever – une scène qu’on n’avait pas vue depuis plusieurs dizaines d’années.

 

Une population hétéroclite qui a changé le caractère du quartie

Bifurquant vers le nord sur la 109, une artère, nous pénétrons le quartier de Garneau, qui accueille de nombreuses maisons de style artisan aujourd’hui occupées par des enseignants et des associations d’étudiantes et d’étudiants. La plupart des vieux bâtiments commerciaux datent des dernières décennies, sauf les structures en briques qui abritent le Sugarbowl (un bistro où profs et étudiants savourent de légendaires brioches à la cannelle le matin, des hamburgers d’agneau le midi et des chopines en soirée) et le Garneau Theatre. Ce cinéma indépendant rouge et noir, à l’extrémité sud du pont High Level, est la plus belle expression de l’art déco en ville. « Ça fait quelque chose quand on arrive au haut de la colline et qu’on voit les néons, le cinéma tout illuminé, puis les titres de films classiques sur la marquise. »

 

Alors que nous nous rafraîchissons avec une tasse de café froid au Transcend, une brûlerie attenante au cinéma, Dan se demande si les tours émergentes vont dénaturer le quartier. Elles font controverse, comme il le reconnaît, mais elles témoignent aussi du dynamisme d’Old Strathcona. « Nous ne devons pas oublier que l’histoire du quartier, ce n’est pas seulement ses bâtiments, mais aussi l’utilisation qu’on en fait. »

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