Dans le quartier West End de Winnipeg, la porte rouge au coin des rues Sherbrook et Ellice est invitante. En passant son pas, vous découvrirez un microcosme de culture et de cuisine autochtones contemporaines où, entre autres choses, des produits frais et locaux ajoutent une touche de modernité aux recettes traditionnelles. Les murs parsemés d’œuvres d’art autochtones, la pile de pains banniques tout chauds à emporter et le personnel souriant vous donneront l’impression d’être chez vous. C’est l’ambiance que souhaitait créer la propriétaire et chef Christa Guenther : un endroit où elle pourrait partager avec la communauté ses recettes maison inspirées d’aliments typiques de la cuisine autochtone. Avant de se lancer dans l’aventure qu’est Feast Café Bistro, elle avait remarqué la faible représentation des cultures autochtones sur la scène culinaire canadienne, tant en cuisine que dans l’assiette. Voilà ce qui l’a poussé à ouvrir le restaurant, il y a plus de quatre ans.

Le menu de Feast est un hommage à la nourriture autochtone servi dans un espace communautaire. Le bison et le pain bannique y sont à l’honneur, tout comme le riz sauvage et diverses courges, sans oublier les légumes frais et bien mûrs du jardin personnel de la propriétaire qui viennent agrémenter les plats à l’occasion. Chaque mets est un clin d’œil aux traditions culinaires autochtones. La salade Feast – canneberges et riz sauvage sur lit de verdure fraîche – est un hymne aux cueilleurs. Les pizzas sont faites avec du pain bannique cuit sur place, pour une texture légère et un goût qui surprend les papilles. Les tacos, les soupes et les ragoûts sont aussi des plats favoris. L’équipe privilégie l’approvisionnement auprès de producteurs autochtones et locaux et tente d’être aussi écoresponsable que possible, notamment en proposant des contenants compostables à emporter et en limitant sa consommation d’eau.

Feast Café Bistro, Winnipeg - Photo : Travel Manitoba

L’une des priorités de Christa Guenther était de faire honneur à ses racines et de mettre en valeur les produits et les saveurs franches de la région de Winnipeg : bison, baies de genièvre, foin d’odeur et têtes de violon. Mais elle souhaitait aussi faire du bien à sa communauté. Elle a donc créé un milieu accueillant où tous peuvent venir partager un repas ensemble et a donné du travail à des personnes qui se heurtaient à des obstacles à l’emploi.

 

Et, selon les témoignages du personnel de Feast, elle a décidément réussi sa mission. Catherine Dulude, rédactrice de Winnipeg, est allée à la rencontre de trois employés qui ont trouvé leur place chez Feast et qui ont bien voulu raconter leur histoire.

Steve Spence, cuisinier

 

« J’ai grandi dans la réserve de la Première Nation de Peguis, selon les valeurs et les pratiques traditionnelles. Mais plus tard, quand j’ai déménagé en ville, je me suis perdu. Je n’avais plus mes repères. J’ai fréquenté les mauvaises personnes, des personnes comme moi, qui n’avaient pas tout ce que les autres jeunes avaient; nous nous encouragions mutuellement à faire ce qu’il fallait pour l’obtenir. À 15 ou 16 ans, j’étais un vrai jeune de la rue. Je vendais de la drogue et je commettais des crimes pour arriver à mes fins. J’ai fini dans un centre correctionnel pour jeunes avant d’être transféré au pénitencier de Headingley. Je suis arrivé là juste après l’émeute*. J’étais déjà endurci. Je devais retrouver mon identité, qui j’étais. Je ne voulais pas être celui qui fait du mal aux autres; c’était pourtant ce que j’étais devenu. En prison, j’ai demandé à voir l’aîné et à faire une cérémonie de suerie, et c’est là que j’ai rencontré Calvin*. Je m’étais perdu dans le système pénal, mais mes prières ont été entendues. J’ai retrouvé mon identité, ma culture, là-bas. Calvin m’a donné un sentiment d’appartenance et de la fierté.

Steve Spence, cuisinier - Photo : Sarah Lamontagne

« Mon parcours m’a ramené en prison par la suite, mais j’ai fini par demander à mon avocat de me trouver un programme qui m’aiderait à faire la transition entre la prison et la vie civile. Je ne pouvais pas passer de la prison à la rue : je retomberais dans ce mode de vie malsain. J’ai donc suivi un programme où j’ai appris à cuisiner. Je devais nourrir 12 gars, trois fois par jour. Quand ça a été fini, je voulais continuer à m’épanouir. J’avais entendu parler de Feast. J’ai fait des recherches, puis des démarches : je voulais faire partie de ce projet-là et construire ma vie autour de ce restaurant. Christa m’a embauché, ce qui m’a permis de préserver mon identité. Je ne peux exprimer en mots ce que ça signifie pour moi. C’est toute ma vie maintenant.

 

« Depuis que j’ai quitté la prison, je pense souvent à Calvin. Quand j’ai rencontré Leela, la serveuse de Feast, et que j’ai appris que son nom de famille était Pompana, je lui ai demandé si elle connaissait Calvin. Elle m’a répondu que c’était son père. Je lui ai dit que j’avais hâte de le revoir pour lui dire combien il m’avait aidé. »

 

* En 1996, une émeute a éclaté au Centre correctionnel de Headingley, à Winnipeg. Par la suite, on a retenu les services de l’aîné Calvin Pompana : « Quand j’ai commencé à travailler à Headingley, 400 des 500 prisonniers étaient d’origine autochtone. L’une de leurs demandes durant l’émeute de 1996 était d’avoir accès à un aîné sur place à temps plein. J’ai consacré le premier mois à visiter toutes les cellules pour savoir ce que les gars voulaient. Ils m’ont demandé de faire des cérémonies de suerie, alors c’est ce que j’ai fait pendant 10 ans. »

Michael Fosseneuve-Urbanski, responsable du service de traiteur

 

« J’adore cuisiner et j’ai toujours voulu faire quelque chose qui me ramènerait à mes racines, comme la cuisine autochtone. On m’a alors proposé d’être responsable du service de traiteur. Je surveille la production, la qualité et la présentation de ces extraordinaires plats autochtones qui sont envoyés dans des endroits magnifiques, et nos clients en redemandent. Ce travail a renouvelé ma fierté. Je suis revenu à mes racines. Par le passé, je ne connaissais pas très bien mes origines, mon histoire. Mais maintenant que j’en sais davantage, j’en tire encore plus de fierté. Et je veux m’assumer encore plus.

Michael Fosseneuve-Urbanski, responsable du service de traiteur - Photo : Sarah Lamontagne

Je suis Métis, mon père est Métis, et ma mère a fait partie de la rafle des années 60. Je l’ai d’ailleurs appris il y a à peine quelques années. J’ignorais que ça faisait partie de mon histoire familiale. Ma mère m’a tout raconté. Elle a été adoptée par une famille ukrainienne, qui nous aime et tient à nous. Et moi, je les aimerai jusqu’à la mort. C’est pourquoi j’utilise mes deux noms de famille.

 

J’essaie toujours d’aider les membres de la communauté. En travaillant ici, j’ai la chance de côtoyer des gens qui ont eu une vie difficile. Ça m’aide à mieux comprendre leurs parcours, mais aussi à constater que les gens peuvent changer. Et ça, ça me donne de l’espoir. Je sens que je peux être utile pour les autres. Ce quartier n’a pas toujours eu bonne réputation. C’est génial que Feast soit situé ici. Il n’y a pas de vandalisme. On sent qu’on fait vraiment partie de la communauté. »

Misty Muswagon, boulangère

 

« Je faisais du trafic de drogue et j’étais alcoolique. Je passais d’une dépendance à l’autre. J’ai très honte des choses que j’ai faites. Mais ça fait maintenant deux ans que je suis sobre. J’ai eu un parcours difficile. Ma famille était dysfonctionnelle, et j’ai dû m’occuper de mon petit frère. J’ai vieilli trop vite. Maintenant que nous sommes adultes, je savais que je devais briser le cercle vicieux. Il fallait que je m’instruise, que je retourne à l’école et que je récupère la garde de ma fille. J’ai terminé le programme de boulangerie et pâtisserie au Collège Red River et j’ai fait mes heures de stage chez Feast. C’était une super expérience, et j’ai ensuite eu la chance d’être embauchée ici. C’était mon premier vrai emploi.

Misty Muswagon, boulangère - Photo : Sarah Lamontagne

Ma vie a beaucoup changé. Je suis en meilleure santé et plus éveillée. Avant, j’en voulais à la société tout entière, mais j’ai réussi à lâcher prise grâce aux cérémonies, aux sueries et aux prières.

 

Christa a un grand cœur et offre de la nourriture aux sans-abri. Feast a ouvert beaucoup de portes aux personnes autochtones de la région et créé des débouchés pour nous et pour les gens qui vivaient dans la rue. »

 

Ces témoignages montrent bien le succès de Feast et le rôle que l’établissement joue dans la communauté grâce au pouvoir de la culture et de la nourriture. Chez Feast, c’est une expérience à la fois culinaire et éducative qui vous attend.

Feast Café Bistro, Winnipeg - Photo : Travel Manitoba

Chez Feast, vous vous sentirez comme chez vous. Prenez le temps d’y partager un repas entre amis : l’expérience sera assurément inspirante, et vous aurez sans doute envie, vous aussi, de faire preuve de bonté envers les membres de votre communauté. Après tout, il est facile d’être aimable, et cela peut avoir des effets positifs à long terme. Si vous passez par Winnipeg, arrêtez-vous au Feast Café Bistro! Pour voir les dernières informations sur les heures d’ouverture et les ajouts au menu, consultez le compte Instagram de l’endroit.

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